• MELINA

    © Charlène, 2008

     

    MELINA


    Fidèle depuis toujours, elle attend avec impatience que je quitte la table, signe que l'heure de nos longs moments privilégiés de chaque soir est arrivée. Je me masse le ventre et pose ma serviette sur la table. Connaissant chacun de mes mouvements, elle sait que le dîner touche à sa fin. Devant l'âtre de la cheminée elle s'étend. Quand elle me voit quitter ma chaise elle se hâte pour monter les escaliers et disparaît. Son habitude d'être là-haut la première me fait sourire. Je la suis lentement dans cette petite pièce qui n'appartient qu'à nous. Assise sur le bureau devant la fenêtre,  elle se trémousse d'impatience. Son pelage noir se confond au lourd manteau des nuits d'hiver. Je ne distingue d'elle que ses yeux ronds dont je ne saurais affirmer la couleur. Plus brillants que les étoiles, aussi ronds que la lune, je me perds dans cet océan d'or et d'argent. J'allume la bougie et m'installe. Comme tous les soirs, Mélina s'allonge sur mes livres les plus précieux comme la gardienne de nos trésors. Elle était présente à l'acquisition de chacune de ces merveilles. Elle est la « chatte noire du vieil écrivain du village », aussi célèbre que lui. Je ne peux m'empêcher de la mentionner dans mes écrits, c'est à elle que  je dois chacun de mes succès. Loin de me porter malheur comme le prétendent les superstitieux, elle est le cœur de mes souvenirs les plus doux. J'ai écrit mon premier roman en sa compagnie, et c'est avec elle que j'écrirai le dernier. C'est en elle que le soir, à la lueur des bougies, je puise l’inspiration. Elle est l'encre sans laquelle ma plume n'aurait aucune raison d'exister. Alors que j'entreprends l'écriture de nombreuses pages, elle commence sa longue toilette. Son ronronnement discret et le grattement de ma plume bercée par ce doux murmure ne font plus qu'un. Cette symphonie, promesse d'affection et de fidélité, s'élève dans le vieux grenier éveillant et gravant dans ma mémoire les senteurs d'anciens manuscrits humides, de cire fondue, de bouquets de lavande séchée que ma femme aimait tant. Le temps semble s'être arrêté. Pourtant Mélina me rappelle qu'il passe, elle se languit, se roule, m'implore. Je pose ma plume et la caresse. Je m'aperçois alors que ses grands yeux ronds ne sont plus que deux petites fentes dorées, Mélina s'endort. L'aube dépose sur son pelage noir les premières lueurs du jour. Je quitte ma plume sur le mot "fin" de mon roman achevé. Mélina le comprend. Elle me laisse quitter le grenier douillet sans crainte car nous savons tous les deux que les pages sur lesquelles jamais le mot fin ne sera inscrit, sont celles qu'écrit chaque moment passé ensemble dans cette pièce, notre île aux trésors, notre océan d'inspiration.

    ©Charlène, Mai 2008

     

     

     


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :